« Je n’utiliserai pas cette responsabilité pour organiser le chaos institutionnel, mais … », Ousmane Sonko
Élu à la présidence de l’Assemblée, Ousmane Sonko se pose en garant de la morale. publique
Devenu le numéro deux de l’État sénégalais après son limogeage de Matignon, Ousmane Sonko a prononcé un discours d’investiture solennel, mêlant références religieuses, philosophiques et historiques. Loin d’un simple remerciement protocolaire, l’ancien Premier ministre a transformé son entrée au perchoir en un manifeste pour une « révolution éthique » et un avertissement clair au pouvoir exécutif.


C’est un moment politique inédit qu’a vécu l’hémicycle sénégalais. Quelques jours après avoir été démis de ses fonctions de Premier ministre, Ousmane Sonko a été porté, à une large majorité, à la présidence de l’Assemblée nationale. Dans son discours d’investiture, dont la forme travaillée rappelle les grandes déclarations fondatrices, il a immédiatement transformé l’événement en une leçon de chose politique
Avant d’entrer dans le vif du sujet, Sonko a tenu à honorer son prédécesseur, Malick Ndiaye, saluant la « réhabilitation matérielle » du bâtiment, la « régularisation financière » et la « digitalisation ». Cette séquence, bien que courtoise, sert de faire-valoir à ses propres ambitions : après le travail matériel, place à la réforme morale.
Puis, en une volte-face rhétorique saisissante, il rappelle son bilan à la tête du gouvernement. En énumérant la « transparence sur la dette cachée », la « lutte contre la corruption » et la « maîtrise du coût de la vie », Sonko dresse un portrait implicite de l’exécutif actuel comme héritier d’un mandat qu’il n’aurait pas su achever. La phrase est lourde de sens : « Et maintenant, l’Assemblée nationale ! » – comme si l’hémicycle devenait le nouveau théâtre d’une lutte inachevée.
La morale contre la Realpolitik : le cœur du discours
Le véritable pivot de l’allocution réside dans son refus de réduire la crise politique actuelle à une simple « rivalité personnelle ». Pour Sonko, le limogeage du gouvernement n’est pas un accident de parcours, mais une « épreuve de vérité pour notre démocratie ». Il convoque alors un panthéon intellectuel et spirituel pour assoir sa légitimité :
– Aristote : Il rappelle que la politique a pour finalité le « bien commun » et non la conservation d’un clan.
– Mamadou Dia : L’ancien Premier ministre du Sénégal, figure de la dissidence morale, est invoqué pour rappeler qu’« aucun projet de transformation nationale ne peut survivre si les dirigeants confondent l’État avec leurs propres intérêts ».
– Saint Augustin : La citation célèbre (« qu’est-ce qu’un État sans justice, sinon une grande association de brigands ? ») fonctionne comme une accusation implicite à l’égard des pratiques qu’il dénonçait hier.
Cette architecture rhétorique vise à dépolitiser son combat pour l’élever au rang de devoir sacré. Lorsqu’il cite le Coran (« Allah vous commande de rendre les dépôts à leurs ayants droit ») ou rappelle la foi de Omar ibn al-Khattab, Sonko ne parle plus en opposant politique, mais en croyant investi d’une mission : rappeler que le pouvoir est un « dépôt » dont on rendra compte.
L’Assemblée ne sera pas une « chambre d’enregistrement »
C’est le message le plus direct adressé au président de la République. En promettant que l’Assemblée « contrôlera l’action gouvernementale » et usera de « tous les leviers de contre-pouvoirs », Sonko annonce la couleur : la majorité parlementaire PASTEF, dont il est l’incarnation, ne se contentera pas de voter des lois d’habilitation.
Il prévient : « Je n’utiliserai pas cette responsabilité pour organiser le chaos institutionnel », mais immédiatement après, il affirme que l’institution agira « selon la gravité des faits ». Une menace voilée de censure ou de commissions d’enquête embarrassantes pour l’exécutif.
La main tendue… et le rappel des morts
Le discours culmine sur une tentative d’apaisement conditionnel : « Je tends la main à tous les députés, majorité comme opposition. » Mais cette main est tendue depuis un perchoir où il rappelle que « des jeunes sont tombés, des familles ont pleuré » pour permettre la « révolution citoyenne par les urnes de 2024 ». En convoquant les sacrifices humains de la contestation politique, il fixe un seuil de tolérance zéro vis-à-vis du « renoncement ».
Ousmane Sonko quitte Matignon, mais il ne quitte pas le pouvoir. Il le change de siège. En se posant en « garant de la morale publique », il endosse le costume du gardien des institutions, prêt à sanctionner toute dérive. Son discours, d’une densité philosophique rare dans les annales parlementaires sénégalaises, place la barre très haut : l’institution qu’il préside désormais sera le lieu de la vérité contre le confort, de la transparence contre l’opacité.

