Devant le Centre national de transfusion sanguine (CNTS), le ballet des motos et des voitures ne faiblit pas, même aux premières lueurs du jour. Pourtant, derrière cette affluence, c’est une course contre la montre que mènent chaque jour des centaines de familles. Venues de loin, parfois dès une heure du matin, elles guettent l’ouverture du guichet, serrant entre leurs doigts un espoir fragile, celui de repartir avec une ou deux poches de sang, seules planches de salut pour un proche hospitalisé.


Dame Elom, résidante d’Adétikopé, dans la banlieue nord de Lomé, témoigne de cette détresse silencieuse. « Je suis arrivée à une heure du matin. Mon fils souffre d’un paludisme sévère. Il a besoin de deux poches de sang. Je prie seulement pour en trouver ne serait-ce qu’une, ne serait-ce que pour le soulager en attendant. » Son regard trahit l’épuisement, mais aussi cette lueur d’espoir que tant d’autres partagent dans la salle d’attente surchargée.
Dans ce même centre pourtant, les donneurs volontaires se comptent sur les doigts d’une main. Ils sont rares, mais précieux. Certains, comme Emmanuel, quinquagénaire au regard calme, ont fait du don de sang un rituel immuable.
« J’ai commencé en 2007. J’ai compris le besoin. J’ai cette volonté de sauver un frère ou une sœur quelque part qui a aussi de la valeur à donner à sa famille et à son pays. Depuis, je donne chaque année, quatre fois par an », témoigne-t-il.
À ses côtés, Sadik (Ndr), gendarme en tenue, carte de donneur à la main, s’apprête à franchir le cap de son dix-huitième don. Un engagement né d’un drame.
On nous a appelés pour faire le constat. La victime a été transportée à l’hôpital. Mais par manque de poche de sang, la victime a succombé à ses blessures. Je me suis posé beaucoup de questions. C’est de là qu’est né mon engagement que je viens honorer encore aujourd’hui. J’appelle tous mes collègues d’armes, les policiers, les militaires, pour emboîter ce pas là, pour sauver la vie de nos concitoyens, la vie de nos compatriotes, parce que nous sommes là aussi pour eux et ils sont là aussi pour nous. Donc je les appelle à cet exercice », nous confie-t-il, au moment d’entrer en consultation Pré-don.
Ce paradoxe (une demande en hausse constante face à des dons en chute libre) trouve une explication récurrente. Chaque année, la période des examens et des grandes vacances coïncide avec un effondrement des collectes. Les élèves et étudiants, qui forment une part essentielle des donneurs réguliers, désertent les sites habituels. Le CNTS se retrouve alors en première ligne d’une pénurie annoncée.
Face à cette urgence, le Directeur du CNTS lance un appel : informer, sensibiliser, et mobiliser toutes les couches de la population.
Contrairement à certaines idées reçues, le Pr FETEKE écarte le terme de « réticence » pour parler d’ignorance. Selon lui, beaucoup de togolais ne savent tout simplement pas ce qu’est réellement un don de sang, ni à quel point il est vital.
80 000 poches nécessaires

Les chiffres donnent le vertige. Pour couvrir les besoins nationaux, 80 000 poches sont nécessaires chaque année. En 2025, le CNTS en a collecté 74 000. Un score théoriquement proche de l’objectif, mais qui masque une réalité plus brutale. Sur le terrain, les besoins non satisfaits avoisinent les 20 %. « Concrètement, cela signifie que des patients attendent, parfois en vain », explique le Pr FETEKE.
Polémique sur la ‘’vente’’ du sang : le directeur rétablit les faits
Autre sujet sensible, la question du prix du sang. Régulièrement, des voix s’élèvent pour dénoncer une « vente » de ce produit vital. Le Professeur FETEKE coupe court.
« Nous ne vendons pas le sang, nous pratiquons une cession. Le coût réel de traitement d’une poche, de l’entrée du donneur à la sortie du produit, se situe entre 50 000 et 60 000 FCFA. Or le gouvernement a fixé le prix de cession à 6 000 FCFA pour une poche adulte, soit environ un dixième. Cette contribution modique est indispensable à la pérennité du CNTS », explique le directeur.
Une fois prélevées, les poches de sang ne sont pas directement utilisables. Elles entrent dans un circuit rigoureux de contrôles biologiques, indispensables à la sécurité du receveur. Au CNTS, les services de sérologie et d’immuno-hématologie (chargés de la détermination des groupes sanguins) travaillent d’arrache-pied pour garantir la compatibilité et la sécurité de chaque poche, seule gage d’une transfusion réussie.
Qui peut donner et à quelle fréquence ?
Pour être donneur, quatre critères sont exigés : avoir entre 18 et 60 ans, peser au moins 50 kg, jouir d’une bonne santé apparente (confirmée par un examen sur place), et n’avoir couru aucun risque de transmission de maladies. La fréquence diffère selon le sexe : les hommes peuvent donner tous les trois mois (quatre dons par an), les femmes tous les quatre mois (trois dons annuels maximum).
Inverser la tendance
Le gouvernement, les organisations de la société civile et les médias relaient désormais l’appel du CNTS. Mais le Professeur FETEKE insiste.
« Nous sommes à une période où la demande est très forte et les dons à un niveau réduit. Il faut inverser la tendance. » Il invite la population à se rendre massivement au CNTS de Doumasséssé, mais aussi dans les postes de collecte et de distribution du CHU Sylvanus Olympio, de l’hôpital Saint-Jean de Dieu d’Afangnan, du CHR d’Atakpamé et du CHP de Kpalimé. Sans oublier les collectes mobiles, annoncées au fil de l’actualité.
« Quand la population apprendra qu’une collecte mobile est organisée à un endroit donné, qu’elle fasse le déplacement. C’est ainsi que nous vaincrons la pénurie. »
Le sang ne se fabrique pas en laboratoire. Il n’a d’autre source que la générosité humaine. Le CNTS lance un cri d’alarme. Les collectes fixes et mobiles sont ouvertes. Donner du sang, c’est donner une chance.

